Par Thierry Paquot
La photographie donne à voir. Un visage, une nature morte, un paysage, un objet, une flaque d’eau, un coucher de soleil, bref, elle montre ce qu’elle cadre et du coup informe celui qui la regarde. On parlera alors de « photographies de guerre », de « photographies sportives » ou encore de « photographies de nu ».
Gilles Raynaldy signe-t-il des « photographies de banlieue » ? À première vue, la réponse est « oui ». En effet, on y repère les habituels ingrédients attribués à « la banlieue » : des petites maisons tassées, fissurées, malmenées, des ruelles timides aux murs lépreux, des arbustes hésitants, des grands ensembles tristes, des carrefours vides et des panneaux indicateurs standards. Sans lire la légende, on devine qu’il s’agit de la banlieue parisienne populaire, pour ne pas dire « précaire » ou « pauvre » ou encore « sensible ». Stains et Pierrefitte-sur-Seine appartiennent au Neuf-Trois, c’est dire ! Ces photographies ne sont pas des clichés, elles témoignent de la variété de la banlieue, non pas à l’échelle de la région parisienne (avec des communes chics et d’autres plus démunies) mais au sein d’une même municipalité, d’un même territoire. La cité-jardin et l’immeuble-jardin imposant, majestueux, sont voisins des cabanons et de leurs extensions de guingois, et aussi de grands ensembles réhabilités sans grâce, sans attention, sans respect.
Du reste, je me glisserais bien sur ces photographies de bouts de banlieue qui viennent échouer sur la terre retournée, labourée, ou dans d’autres endroits, vacants, au repos.
J’apprécie ces maisons modestes et ces impasses chaleureuses, car je sens l’investissement des habitants, alors que le bureau de poste est effrayant, le rond-point inhospitalier, la réhabilitation désastreuse. Ce neuf a été fait parce qu’il le fallait, à la va-vite, sans considération pour les gens qui y résident. Eux préfèrent certainement le retapé, le rafistolé, le bricolé, l’inachevé. Ils y trouvent leurs marques, le chaque-chose-en-son-temps, le déjà-ça-après-on-verra qui rythment leur existence. Aux élus, aux bâtisseurs, aux architectes de les inviter à rêver plus grand, plus confortable, plus agréable, sans jamais leur imposer ce qu’ils ne pourraient admettre et rendre familier. Ce qu’ils recherchent avant tout est une mesure qu’ils puissent saisir, une mesure à leur taille, à leur revenu, à leur désir. Loin de moi tout populisme ou tout éloge de l’austérité ! Juste le souhait de faciliter la rencontre des attentes et des possibles. Toute banlieue « ordinaire » possède son « extraordinaire », et seule une fréquentation amicale avec un lieu et ses habitants vous le révélera. Ou alors Gilles Raynaldy. Il y a toujours plusieurs réalités dans la réalité, plusieurs aspects de la banlieue dans une banlieue, plusieurs photographies dans une photographie.